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Les flashes reprennent de plus belle. Etrange perception que celle de se trouver comme hors du monde réel. Au sein d’une sorte d’univers parallèle qui échappe à la perception de l’autre. Un peu comme si l’autre ne vous voyait pas ou ne pouvait voir qu’une très petite partie de ce que vous-même voyez. Le mathématicien allemand Auguste Ferdinand Moebius a mis au jour une construction géométrique étrange qui porte son nom, une surface non orientable à deux dimensions avec seulement un bord et une face quand elle est plongée dans un espace euclidien à trois dimensions. Et bien ma perception de l’univers qui m’entoure ressemble à cette figure géométrique, qui n’est pas qu’un concept puisqu’on peut la réaliser facilement avec un morceau de papier. A première vue ce ruban de papier possède deux bords, deux façons de voir l’univers. Si l’on suit avec le doigt un bord de ce ruban, on s’aperçoit qu’en réalité et malgré les apparences il ne possède qu’un seul bord …. Et pourtant on en voit deux. Je suis quelque part non pas sur le bord mais sur la surface plane. J’ai l’impression de voir passer les gens tant à gauche qu’à droite, sur « chacun » des bords, mais sans jamais pouvoir les toucher. Similairement, ils ne peuvent m’apercevoir puisqu‘ils ne voient qu’un seul bord. Autre remarque aussi, je ne peux savoir ce qu’ils ressentent par définition, puisqu’ils appartiennent à un autre univers.
On pourrait penser que cette allégorie ne concerne bien sûr exclusivement que la pensée, la perception, et non pas le quotidien, les rencontres physiques. Erreur. La perception que j’ai du monde ne peut pas être dissociée entre le pensé et le vécu. Les deux éléments vont de pair. Ils sont intégrés, liés, communs. Et c’est bien ceci qui rend la vie difficile. Eternelle question de savoir qui de l’autre ou de moi-même a raison dans sa perception. Eternelle question sans réponse, et sans réponse à jamais probablement. Par ailleurs, quel serait l’intérêt de la réponse ? le seul intérêt que je peux y voir serait de permettre une vie plus communautaire, moins retirée, moins seule. Dans la position qui est la mienne on imagine que le partage de perceptions semblables ou assimilables permet une meilleure intégration au monde que la majorité voit en commun.
Et cela nous renvoie à la perception artistique : cette dernière est forcément biaisée, forcément personnelle et inhabituelle. Elle rend compte d’un vécu d’une façon tout à fait personnelle et qui peut être assimilée à une perception brisée, séparée, cassée ou double selon les définitions que l’on veut bien lui donner. Elle ressemble à la position de l’observateur évoquée plus haut se tenant sur la surface unique de l’anneau de Moebius, partout et nulle part en même temps.
Bonjour Sam,
j’aime aussi beaucoup cette figure géométrique
pour moi elle illustre le fait que “l’intérieur” et “l’extérieur” se différencient par le point de vue mais sont placés dans une continuité
où est l’intérieur ? où est l’extérieur ?
suis je à l’intérieur ? suis je à l’extérieur ?
quelle est le différence entre l’intérieur et l’extérieur ?
et c’est une autre manière de se poser la question de sa propre position par rapport au monde
Salut
Effectivement il n’est souvent d’aucun intérêt de savoir qui de l’autre ou de moi a raison dans sa perception. La réalité telle que nous la percevons est une «création» permanente puisque ce que je perçois dépend de ce que j’ai appris, de mes repères théoriques, de mes croyances même.
Ainsi, je «sais» que le soleil ne se lève pas et ne se couche pas même si je le perçois comme ceci mais j’ai fini par apprendre que cette perception était fausse puisque selon les théories actuelles cette fausseté de la perception est démontrable. Pourtant, vu le faible état de mes connaissances mathématiques il s’agit plutôt d’une croyance que d’une adhésion raisonnée à la théorie que je suis incapable de reconstruire. Cette croyance reste cependant raisonnable puisque la preque totalité de l’humanité y adhère et que la théorie permet également des applications pratiques, comme d’envoyer des objets que l’on peut piloter dans l’univers.
Je pourrais vivre dans la vie quotidienne en continuant de penser que le soleil se lève et se couche, conformément à ce que je crois voir. Au pire je passerais pour un original ou un ignorant mais ce n’est pas très grave puisque personne ne m’a chargé d’enfoyer des fusées dans l’espace.
Mais pour ma vie psychique c’est évidemment très différent : ce que je perçois ce ne sont pas seulement les objets physiques mais les personnes, les relations que j’ai avec elles, l’impression que j’imagine produire sur elles. C’est donc à tout instant que ma «création» du monde, c’est à dire ma perception du monde influe sur les rapports que j’ai avec lui. Je peux essayer de me repérer à ce que semble penser la majorité mais ça devient très vite acrobatique. D’ailleurs ce genre d’attitude produit un effet bizarre qui est plus ou moins perçu par les autres, c’est ce que l’on appelle un «faux self» dans certaines théories.
Le ruban de Moebius nous montre, entre autre, que les rapports entre l’intérieur et l’extérieur ne sont pas aussi tranchés que nous feignons de le croire dans la vie courante. Certains, comme le psychanalyste Jacques Lacan, ont tenté d’en tirer des enseignements pour leur théorie mais son mystère est loin d’être éclairci et on peut se contenter de le contempler pour le plaisir qu’il nous donne, un peu d’ailleurs comme un coucher de soleil.
gvh