Aldous Huxley, dans Le Meilleur des Mondes, préconisait que pour assurer la stabilité des institutions des hommes - en somme pour les soustraire à l’emprise du temps, ou plus simplement pour les calmer et maintenir une main de fer au dessus de leur tête – « il n’y ait aucun intervalle entre le désir et la satisfaction ». Paradoxe sans doute, ou vérité ? le fait est que la notion de temps personnel et son expérience se greffent justement sur l’intervalle entre le désir et la satisfaction. Que serions-nous donc sans cet intervalle ? une société de bêtes assoiffées de sang et de sexe ? de faim, de vin et de pouvoir ? ce fameux intervalle et sa perception interne et intime est sans aucun doute particulière chez le schizophrène. Il subit comme une sorte de crise de la temporalisation historique, son temps est en quelque sorte complètement découplé de celui de la majorité des hommes. Il y a dans le temps du schizophrène comme une sorte de vision permanente mais pas consciente de l’utopie, comme si le « vrai temps » n’avait aucun intérêt pour lui, était sans importance. Sans importance pour deux raisons, d’abord car il ne comprend pas le temps des hommes, et ensuite car il est certain que les hommes ne comprennent pas son temps propre. Plus encore, il n’a pas envie que l’on comprenne sa perception du temps, elle constitue l’un de ses secrets et probablement, pour ceux d’entre eux qui sauvagement passent à l’acte violent, un mode opératoire qui surprend et qui est fait pour surprendre ceux qui sont chargés d’assurer l’ordre. Le problème avec la théorie de Huxley citée plus haut est que l’on ne peut justement pas organiser l’absence de temps interne et intime, l’ordonner, la régler.
Si tel pouvait être fait, alors peut-être que l’on réussirait à diminuer la violence ou plutôt les passages à l’acte en sachant les prévoir sur le vu du caractère même de l’individu. Mais dans une telle société utopique, quelle place serait celle de la création ? du rêve et de la concrétisation de ce dernier ? ce n’est pas la première fois que dans le cours de ces billets j’évoque la notion du temps. Sujet obsédant donc, mais terriblement lourd à porter. Si l’on considère en effet que les symptômes sont incurables et simplement atténuables, quelle vie réserve-t-on au patient dans une telle situation ?
Une vie à la Huxley ? c’est une crainte fondée que l’on peut avoir quand on observe le maillage-étiquetage-fichage-classement que la société « moderne » connectée nous réserve, souvent à notre insu et à notre détriment et pour la satisfaction du sommeil de quelques hyperpuissants. Ces derniers ont su, eux, réduire l’intervalle entre leurs désirs et la satisfaction de ces derniers : le peuple doit se croire en démocratie mais doit rester silencieusement sous le joug. Et ce peuple là n’est pas seulement celui des malades.
Bonjour,
Je viens de découvrir ton blog, et je tombe sur ce petit texte que je trouve très bien vu. J’ai moi-même travaillé sur la temporalité des psychotiques, et en particulier des schizophrènes. Ton analyse de la temporalité, fondée sur la latence entre le désir et l’accès au plaisir est très pertinente. Qui es-tu? Un professionel de la psychiatrie, de la psychologie? Ou bien un schizophrène qui raconte son propre vécu? Ou rien de tout ca? (pourquoi pas…).
Hello Floche
merci pour ton mot.
Je ne suis malheureusement qu’un malade qui écrit pour son médecin des
billets hebdomadaires et qui a choisi, sur le conseil de son psychiatre,
de les porter partiellement à la connaissance du public, sans aucune autre
prétention
Bien à toi
Sam
“ceux d’entre eux qui sauvagement passent à l’acte violent”: s’agit-il d’agression de l’autre ou de suicide ?
A vous
Ophélie, je pensais ausi bien à l’aggression qu’au suicide.
Merci.