La présence permanente du perturbateur peut être comparée au bruit atténué mais bien réel d’un marteau piqueur qui ferait trembler la route des pensées. Ceci est la première partie de la perturbation, qui n’est pas agréable, mais qui ne fait, si l’on ose dire, que déformer la réalité sans pour autant la supprimer. Cette première perturbation est en quelque sorte une paire de lunettes déformantes, ou l’inverse des paires de lunettes du cinéma en trois dimensions. Celui qui les porte voit plus que trois dimensions au monde de la réalité, et cette vision du monde porte aussi bien sur le temps, sur l’espace, sur les êtres, sur leurs pensées à l’égard du sujet que sur la vie en général. Cette première perturbation est aussi comme une sorte d’état d’apesanteur des sens, de flottement intégral et permanent, de coton et de laine molle. Le tout dans un vacarme sourd incessant. Aussi étrange que cela paraisse, on peut aller jusqu’à s’accommoder de cette première perturbation qui n’est pas encore vitalement incapacitante.

La deuxième perturbation est plus perverse. Lorsque le sujet souhaite, malgré les effets de la première perturbation, tenter de penser à quelque chose, il est alors détourné du sujet de la pensée souhaitée par des injonctions ou des jugements de valeur qui polluent à proprement parler son entendement et son raisonnement. Là, ce ne sont plus les sens qui sont atteints, mais la fonction même de penser qui est détournée par les actions du perturbateur dans sa deuxième action : il empêche de penser sur des sujets précis.


Et si l’on tente de sérier les sujets sur lesquels il agit, on se rend compte qu’en grande majorité ces sujets sont de nature morale. Il n’interfère pas ou peu dans une tentative de calcul sur les nombres complexes (sans doute est-il dépassé). Il provoque en revanche un avis non voulu sur la plupart des sujets à connotation morale, ou subjective. Est-ce bien d’avoir fait ceci ? Ai-je raison de vouloir répondre cela ? Le perturbateur ne prend pas systématiquement le contrepied du sujet, mais parfois aussi exacerbe tel ou tel raisonnement au point de le rendre totalement radical alors que le sujet ne souhaitait que prendre une position « raisonnable ». La deuxième perturbation n’est donc pas un simple contradicteur perpétuel, il peut aussi s’agir d’un avocat du diable aux réflexes et aux arguments particulièrement affutés.

Le cumul des deux types de perturbation rend la vie souvent impossible. En tous cas, il handicape à très forte dose et dépose le sujet dans une sorte d’état second permanent qui s’oppose en grande partie à une relation normale avec la réalité communément admise. Sur ce dernier point néanmoins, il faut admettre que cette fameuse réalité usuelle n’est pas forcément aussi usuelle qu’on veut bien le dire. Ceci est toutefois un autre sujet.


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