Après plus de deux ans et demi de « vie commune », il se trouve que pour diverses raisons mon thérapeute cesse son activité. Il y a quelque temps que je connais cette issue, mais arriver au jour prévu et le voir en thérapie pour la dernière fois est sinon un choc du moins le moment d’une prise de conscience aiguë : une relation thérapeute-patient est une sorte de bijou qui se façonne de séance en séance pour finir par être beaucoup plus proche de la connivence et de l’estime que de la simple consultation. Beaucoup de ceux qui ne connaissent pas la psychiatrie pour ne l’avoir jamais pratiquée ne peuvent vraiment comprendre la nature de ce lien. Souvent ces mêmes personnes bien intentionnées en rient en cachette, pensant qu’il existe une sorte de dépendance à cette drogue douce que constituerait la thérapie. On ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif, mais il serait tout de même utile de rappeler à ces braves gens que sans thérapie et sans ce soutien médical permanent, les patients laissés à eux-mêmes deviendraient rapidement sans doute et dans bon nombre de cas de purs esprits, préférant passer de vie à trépas plutôt que de continuer à souffrir 24 heures sur 24 d’un mal dont ils n’arrivent pas à discerner les causes, voire même qu’ils sont incapables d’identifier seuls. Car, sans tomber dans l’image stupide du divan salvateur, le médecin est là pour tenter avec le patient dans une sorte de maïeutique constructive de faire surgir ces fameuses causes, pour les énoncer puis les classifier, enfin pour tenter de travailler sur elles afin de permettre au patient parfois de s’affranchir totalement des maux dont il souffre, et plus souvent de les supporter avec un peu plus de courage et de lucidité. Je suis d’autant mieux placé pour dire ceci qu’il y a bien des années maintenant et pendant longtemps, j’ai été de ceux qui raillaient à tort et à travers tout ce qui commençait par « psy », estimant que ce n’était que des sculpteurs de nuages ayant depuis longtemps perdu tout contact avec la réalité.
Il n’y a que les imbéciles (certes dramatiquement nombreux car se reproduisant quasiment par spores et à des vitesses défiant le mur du son) qui ne changent jamais d’avis. Je ne sais si je suis toujours un imbécile, mais j’ai changé d’avis. Sans l’attention et l’écoute du thérapeute que je quitte, je n’aurais jamais pu avancer un peu sur le chemin de la connaissance des maux dont je souffre. Car, et beaucoup l’oublient aussi, les malades atteints de troubles psychiques souffrent. Bien sûr ça ne se voit pas toujours, ça ne s’entend pas toujours, mais c’est bien présent et handicapant au quotidien. Dans notre société bien pensante, il vaut mieux avoir le bras cassé après une partie de squash, c’est plus valorisant, c’est plus tendance, en plus ça démontre un esprit combatif et sportif, c’est donc « bien » au contraire de toute affection psychique usuellement prise comme un manque de caractère.
Le thérapeute que je dois quitter aujourd’hui est celui qui m’a suggéré de faire connaître mes impressions, mes idées, mes délires au travers de petits billets qui ont finalement atterri sur ce blog qui existe maintenant depuis longtemps. Cette forme d’expression libre est d’une grande utilité, même si la rédaction d’un seul billet nécessite un temps plus considérable à un malade qu’à un être bien portant. En ces temps troublés où la chasse aux coûts induits par les maladies psychiques est devenue un véritable sacerdoce pour certains politiciens débiles en mal de sujets porteurs, il faut inlassablement rappeler aux autres que « ceci peut arriver à quiconque à tout moment » et qu’on ne choisit pas, mais alors vraiment pas, de devenir incapable de s’assumer seul. On en revient là au lien patient-thérapeute : si on veut bien prendre la peine d’analyser ce que coûte ce lien à la société, on arrive rapidement à la démonstration que les montants en jeu sont à des milliers de lieues de ceux dépensés souvent sans discernement dans la médecine dite de pointe, où pour n’importe quoi on scanne, on passe aux IRM, on traite au moyen de spécialistes hyper chers, mais qui ont eux des lobbies suffisamment puissants pour pouvoir être considérés comme des demi-dieux. La véritable médecine est aussi faite d’écoute, elle n’est pas qu’imagerie électronique. Le psychiatre seul face à son malade est à la fois un médecin et un artisan. L’artisan maîtrise son art. Et cet art est celui de l’âme rencontrée. Merci donc au thérapeute artisan que je quitte, que sa retraite soit pour lui heureuse. A moi de trouver avec un nouvel interlocuteur un modus operandi qui soit bénéfique et qui puisse aller dans la continuation du travail accompli et non dans la rupture stérile.
Bonjour Sam,
tu rends un bel hommage aux psychiatres et à cette relation si particulière, qui peut nous unir à eux
je te souhaite de retrouver une personne en qui tu puisses avoir confiance
Cép
Merci CEP, je crois que je trouverai
“une relation thérapeute-patient est une sorte de bijou qui se façonne de séance en séance pour finir par être beaucoup plus proche de la connivence et de l’estime que de la simple consultation.”
waow! cela fait des années que j’essaie d’exprimer, voire d’expliquer à des amis, toute la particularité de la relation qui peut unir deux personnes dans un cadre thérapeuthique (en l’occurence une analyse pour moi) et j’avoue je me suis tjs empêtrée dans les métaphores et autres analogies soit trop réductrices soit trop passionnées… ta définition est très belle et surtout très juste, j’entands à travers tes mots ma pensée , c’est très agréable comme découverte , merci!
j’espère que tu pourras trouver un autre bon compagnon qui te permette de suivre cette précieuse aventure…
Merci Yona.